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Site Pierre Jean Jouve


Pierre Jean Jouve
(Arras, 1887 - Paris, 1976)

Un parcours biographique

par Jean-Paul Louis-Lambert et Béatrice Bonhomme 

Un panorama

1887-1920 — La première vie de Pierre Jean Jouve

1887-1920 - Première vie - cette page  
1921-1928 - Crise - Ruptures - Vita nuova  
1925-1938 - Les Années prodigieuses
1938-1948 -  La Catastrophe européenne

Durant sa première vie, Pierre Jean Jouve a fréquenté les écrivains de l'Abbaye, et il a été un membre actif (et reconnu), successivement, du symbolisme, du néo-classicisme, de l'Unanimisme, de l'art social, puis un militant actif du Pacifisme pendant la première guerre mondiale. Il a été l'ami d'hommes de lettres importants, comme Romain Rolland, Georges Duhamel, Charles Vildrac, mais aussi de Stefan Zweig, et le collaborateur d'un artiste majeur, Frans Masereel. Ces étapes montrent aussi en Jouve un artiste hypersensible et tourmenté, perpétuellement à la recherche des mots pour dire les images qui hantent sa psyché. Dans cette première vie, Jouve ne les a pas trouvés. Cependant, c'est souvent pour cette première vie, et pour son oeuvre pacifiste, qu'il est connu à l'étranger, en particulier dans les pays anglo-saxons  où l'on s'intéresse aux écrivains de la première guerre mondiale. C'est aussi dans cette première vie que sont apparues ses figures féminines (la Capitaine Suzanne H., la "femme maternelle", Lisbé) d'où naîtra Hélène de Sannis.

La première vie de Pierre Jean Jouve

Essai de chronologie

1887-1908

 Enfance

Enfance

Daniel Leuwers - 1984 - Jouve avant Jouve

Le livre de référence sur la jeunesse de Jouve, Jouve avant Jouve ou la naissance d'un poète de Daniel Leuwers (1984)

Pierre Charles Jean Jouve est né à Arras (Pas-de-Calais) le 11 octobre 1887 dans une famille bourgeoise. Son père (Alfred, né en 1841) était courtier en assurance. Jouve en a donné l'image d'un tyran domestique. Sa mère (Eugénie Aimée Rosé, née en 1854),  était musicienne et effacée. En 1889 naît sa soeur Madeleine.

Jouve n’a pas aimé son enfance, ni sa ville. Il n’en reconnaît que deux aspects positifs : d’avoir été la ville de Robespierre ­ (Jouve admire les révolutionnaires) et d’avoir été une "vieille ville espagnole".

De santé fragile, Jouve subit à 16 ans une grave opération (péritonite et appendicite). Il connaît ensuite plusieurs années de crise dépressive. Il passe alors des années entre la musique, des méditations douloureuses et des "obsessions coupables". Il joue convenablement du violon et improvise au piano (l'instrument de sa mère).

Après avoir obtenu son Baccalauréat en 1905, Jouve s’inscrit en Classes Préparatoires de Mathématiques au Lycée de Lille et parallèlement à la Faculté de Droit de Lille. Il rencontre un camarade belge, Pierre Castiau. Celui-ci lui fait connaître la poésie symboliste de son temps à travers les monographies recueillies par Remy de Gourmont dans ses deux volumes des Livres des masques. Jouve lit Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire. Il découvre que des poètes écrivent ce qui fait son "tourment quotidien". Jouve va surtout faire la connaissance de la famille Charpentier.

La famille Charpentier

Marie-Caroline
Andrée
Edouard

« Dès 1906, Jouve va faire la connaissance de la famille Charpentier qui habite Montreuil-sur-mer. Le père, Émile (Désiré, Théodore) Charpentier, avoué près le Tribunal civil, est mort en 1905, laissant une jeune femme de 40 ans, Marie-Caroline Cachelou et trois enfants. Catherine Jouve explique que Caroline Charpentier, ayant rencontré Pierre Jean Jouve à l’hôpital d’Arras, alors que le jeune homme de 16 ans était sous l’emprise de drogues, s’était prise d’affection pour lui et lui avait, alors qu’il était en pleine rupture familiale, ouvert son propre foyer. Caroline Charpentier prendra alors une influence absolument décisive sur Jouve. Elle jouera le rôle d’une véritable mère adoptive et Jouve lui vouera une affection filiale essentielle »  (Béatrice Bonhomme, Quête).


Les Bandeaux d'Or

Les Bandeaux d'Or

 

Jouve et sa soeur Madeleine fréquentent les enfants Charpentier. Madeleine est l'élève d'Andrée Charpentier qui est professeur d'histoire-géographie. Jouve est l'ami de son frère Edouard. Avec deux autres amis, Paul Castiaux et Théo Varlet, Jouve et Edouard créent à Arras et Lille (fin 1906-début 1907) une revue littéraire, Les Bandeaux d'Or, dont les principaux mécènes sont Paul Castiaux et Marie-Caroline Charpentier.

Les Bandeaux d'Or

Directeurs-fondateurs :
Paul Castiaux, Ed. Charpentier, Pierre J. Jouve, Théo Varlet.
A partir de 1911 seul le nom de Paul Castiaux est mentionné.

Adresses :
Paris : P. Castiaux, 1908-1910 ;
Paris : E. Figuière, 1911-1912 ;
Paris : G. Crès, 1913-1914.

Périodicité
bimestriel (1906) ;
trimestriel (1907-1910) ;
mensuel (1911-1914)

[Notice B.N.F., 
FRBNF32709775]
On consultera  les
 
sommaires des Bandeaux d'Or 

rassemblés  par Mikael Lugan.

Les Bandeaux d'Or - N° 7

Les Bandeaux d'Or - 07 Novembre 1908

Novembre 1908

1e série

N° 1 (22 décembre 1906)

au N° 4 (7 décembre 1907)

2e série

N° 5 (1908) au N° 8 (1908)

3e série

N° 9/10 (1909) au N° 11/12 (1910)

= 3e année-4e année

4e série

N° 13 (novembre 1911) au N° 21 (juillet/août 1912)

5e série

5e série, N° 22 (décembre 1912) au N° 29/30 (novembre 1913/janvier 1914)

Symbolisme

Les débuts littéraires de Jouve se font sous l'influence de Gourmont, Maeterlinck et Verharen, et déjà se profile sa fascination pour le lien entre la sexualité et la mort. Il admire aussi René Ghil, Francis Viélé-Griffin, Gustave Kahn, Paul Claudel.


Abbaye de Créteil

Les Abbés de Créteil

1906-1908

Un documentaire sur l'Abbaye par
Jean-José Marchand
sur le site de l'INA.

Les Abbés de Créteil (Photo de Darnac)

Abbés de Créteil
1er rang : Ch. Vildrac, R. Arcos, A. Gleizes, Barzun, A. Mercereau
2nd rang : G. Duhamel, B. Mahn, D'Otémar

D'automne 1906 à janvier 1908, c'est l'aventure de l'Abbaye de Créteil, phalanstère créé par Charles Vildrac, Georges Duhamel, René ArcosAlbert Gleizes, Alexandre Mercereau. Ces jeunes gens sont à la recherche d'un nouveau "classicisme moderne". Gleizes et Mercereau participeront à l'aventure du post-cubisme.

Paul Castiaux  édite les "Abbés" poètes dans les Bandeaux d'Or.

Le jeune Jules Romains, qui vient de créer l'Unanimisme, est en relation avec eux. Le sommet de cette expérience est la "fête de l'été" du 21 juillet 1907. Jouve rend visite aux "Abbés" courant 1907

1908-1909

En 1908, Jouve, malade ("maladie nerveuse" ?), passe six mois en Suisse et publie peu.

En 1909, Les Bandeaux d'Or sont transférés à Paris.

1909-1910

 Figures féminines

Lisbé, en attendant le mythe d'Hélène

Mythe féminins
Dans En miroir (1954) Jouve donne des clés très importantes sur la création de son grand mythe féminin, Hélène, qui apparaît en 1935 dans le roman Dans les années profondes (le second récit de La Scène capitale) et dans la section "Hélène" (1936) du recueil de poèmes publié en 1937, Matière céleste. Il faudrait citer tout le chapitre "Hélène" de ce "Journal sans date" écrit si longtemps après les faits. Nous en donnons quelques extraits, ceux où Jouve décrit les "trois figures de femmes" qui lui aurait servi à composer Hélène par "agglutination" (mot employé par Jouve pour décrire, avec admiration, comment Nerval a composé "Aurélia"). Jouve appelle ces figures : la Capitaine Suzanne H., la "femme maternelle", et Lisbé (ou Elisabeth V.).

La belle Capitaine H

« Hélène fut formée d'abord et essentiellement d'une imago de mon adolescence, femme d'officier dont le portrait a d'abord passé dans le récit Les Allées : (...) Une chevelure, ah ! une chevelure énorme et repliée comme un nid de serpents, de teinte ou fauve ou cen­drée ― oui plutôt cendrée. (...) J'avais aimé la belle Suzanne. H... (et retraçant son portrait, je crois que je l'aime encore). Elle montrait quelque indulgence à mes soupirs de jeune homme. Je l'aimais ― comme on adore a seize ans une déesse qui approche de la quarantaine. J'allais la visiter chez elle et je bravais son mari. Un moment plus étourdissant que les autres, ce fut celui où seul avec elle en son salon désuet, j'osai poser mes lèvres à l'intérieur de ses cheveux. » (En miroir, 1954) 

Une femme maternelle

          «... un long adultère (avec la mère d'un camarade).» (Le Monde désert, 1927)

«Plusieurs années après, ma première liaison réelle devait me mettre dans la brûlante confiance d'une femme dont l'âge s'éloignait plus encore du mien. Sans m'en douter, je jouais une scène qui eût pu être celle de Léonide.» (En miroir)

Lisbé

«Pourtant ni Hélène ni Léonide n'eussent existé s'il n'y avait eu l'influence tragique d'une troisième figure, celle-là contemporaine du récit. (...) Il faut donc raconter maintenant l'histoire de Lisbé. (...) Un jour de mon orageux tourment à Paris en 1909, j'avais éprouvé le choc d'une très jolie jeune fille, créature aux cheveux d'or bruni, qui appa­raissait sous la garde de sa mère dans l'hôtel où j'étais descendu, près du boulevard R. Rapidement le contact s'était établi, une passion réciproque nous avait saisis; mais après quelques jeux anodins, pour­tant graves peut-être, la jeune fille m'avait été en­levée, repartie pour sa province.» (En miroir)


Il est délicat d'interprêter "historiquement" ces paragraphes qui sont écrits en 1954, soit 45 ans après les faits (1909-1910), et qui servent à Jouve à expliquer sa création littéraire durant les années 1933-1937. Ces lignes sont cependant celles qui ont guidé de nombreuses interprétations de quelques uns des hauts chefs-d'oeuvre de ses "années prodigieuses". Ensuite Jouve ajoute deux brèves phrases qui résument 16 ans de sa vie (1909-1925) !

Deux brèves phrases

« Ensuite l'aventure à laquelle je viens de faire allusion s'était produite, me guérissant de la jeune fille. Ensuite je m'étais marié, enfin je m'étais remarié. » (En miroir

1909-1910
Symbolisme et Italie

Artificiel (1909)

Jouve - Portrait cubiste par Henri Le Fauconnier - 1905

Portrait cubiste de Pierre Jean Jouve par Henri Le Fauconnier
1909 (Centre Pompidou)


Les lecteurs actuels de Jouve pensent de plus en plus que ces "imagos" sont des leurres que Jouve a racontés, avec son grand art qui en impose à ses lecteurs, pour créer une mythologie féminine qui a la puissance des grands mythes littéraires amoureux du XXe siècle (l' «Enfant» et l' «Amant de la Chine du Nord» de Marguerite Duras, par exemple). Que Jouve ait été frappé par des "figures féminines" qui ont excité son imagination incandescente, c'est certain. Mais "l'historicité" de ces figures doit être interrogée. 

Grâce à la chronologie donnée par Daniel Leuwers, on sait que 1909 a été une année très marquante pour Jouve. Il publie à quelques exemplaires son premier recueil, Artificiel — "artificiel", comme dans les "paradis artificiels" des symbolistes —, et le livre s'ouvre sur une citation de Lautréamont. Il fréquente ses amis peintres post-cubistes : Albert Gleizes, Henri Le Fauconnier. Il exécute ses dessins "psychanalytiques" dédicacés à Alexandre Mercereau.

Jouve rencontre la "jeune fille" qu'il appellera "Lisbé" et il fréquente les "toxiques". Il songe que seul le suicide lui permettra de résoudre ses tourments intérieurs.

C'est alors que Marie-Caroline Charpentier le prend en charge. Elle l'emmène en Italie trois mois (début de 1910) pour le débarasser de ses addictions aux drogues. 


Qui est "la femme maternelle" ?

Beatrice Bonhomme - Pierre Jean Jouve - Quête interieure
Sur les crises vécues par l'écrivain, Pierre Jean Jouve — La Quête intérieure, par Béatrice Bonhomme (2008)

Le lecteur moderne sait aujourd'hui qui est la "femme maternelle", dont Jouve parlera si discrètement 45 ans plus tard. C'est Marie Caroline Charpentier, sa future belle-mère. Cette femme l'aime, le soigne, puis transmet son amour à sa fille Andrée.

« Caroline, qui a recueilli Pierre chez elle, ne cache en rien à sa fille à quel point Pierre et elle sont unis et combien ils puisent de réconfort dans ce lien : « En pleurant dans les bras l’un de l’autre, nous nous sommes calinés et consolés un peu » (Lettre à sa fille, 1909). Caroline est d’ailleurs l’objet de toutes les admirations de la part de sa fille et de son futur gendre. Ils la considèrent comme leur mère à tous deux, grande femme à l’âme noble qui trouve toujours, même dans l’affliction, les moyens de consoler et de restaurer l’harmonie entre les êtres. Peut-on penser avec Jean-Paul Louis-Lambert et Catherine Jouve que ce lien triangulaire est, au moins sur un plan imaginaire, fortement incestueux et que la femme « dont l’âge s’éloignait plus encore du (sien) » n’est autre que Caroline Charpentier »  (Béatrice Bonhomme, Quête). 

Qui sont Suzanne H et Lisbé ?

Les lecteurs sont également en droit de s'interroger sur l'historicité de "la commandante H" et de la jeune fille "Lisbé". En 1919, au plus fort de sa crise post-première guerre mondiale (où il a été un admirable pacifiste), Jouve publie Heures - Livres de la Nuit où une section, "Enfance", donne des témoignages sur ses sentiments et ses émotions pendants sa jeunesse à Arras. Ces poèmes seront rédités en 1922 dans Tragiques, puis disparaîtront de son oeuvre officielle. Des vers mettent visiblement en scène la "Capitaine H".  

Enfance
(1919)
Le général, le juge et le préfet
Par les soirs d’été allaient à la musique
Avec leurs épouses de nuit,
Et j’étais déchiré d’amours inavoués.
Je passais cent fois dans l’allée
Où l’on voyait sa chevelure,
Et dans le soir et les lumières
J’aurais voulu la fouetter
Quand la putain convoitée
Me rejetait comme l'écume
Pour pêcher un officier
A la face boutonneuse
Drogue et prostitution
Masereel - Mein Stundenbuch - 1927
Le thème fréquent chez Jouve, de "La Femme à la fenêtre" a aussi été illustré par son ami
Frans Masereel (
Mon Livre d'Heures, 1927)

Mais cette fois-ci, s'agit-il de l'épouse adultère d'un officier ? Ou d'une prostituée — dont les meilleurs clients sont des officiers ? Chez Jouve, le thème de la prostitution ne fait son apparition que fragmentairement dans ces poèmes de 1919, pour ne réapparaître en force qu'à partir de 1932 et 1933 dans Les Histoires sanglantes et  Sueur de Sang. La prostitution fait l'objet de chapitres spécifiques dans En miroir : "Connaissance par l'érotique" ("J'avoue un attrait pour la prostituée"), et "Histoire de Yannick". Ce thème est, bien sûr, Baudelairien, comme est baudelairien le titre, Les beaux masques, qu'il a donné à un texte "pornographique", daté des années trente (?), caché et inédit du vivant de Jouve — et publié seulement en 1987 dans Oeuvre II. Dans ce texte au statut incertain, il semble à certains lecteurs modernes que ces nouvelles figures d' « Elisabeth V. » sont celles de prostituées. Daniel Leuwers voit dans l'épisode de la jeune fille de 1909 un épisode lié à la drogue : 

« L'auteur d'En miroir relie très clairement l'absorbtion de la drogue à l'aventure dont Lisbé est le centre » (Daniel Leuwers, Jouve avant Jouve, p. 51)

Nous y voyons également un épisode lié à la prostitution — la drogue et la prostitution ne s'excluant pas. Cette thématique a été vécue par le jeune Jouve dans la fascination, l'exaltation et dans la souffrance, la dépression. 

1910-1913

Mouvements littéraires

A la recherche des "mots pour se dire"

13 octobre 1910
Mariage de Pierre et Andrée

néo-classicisme


Les Muses romaines et florentines
 (1910)

Pierre Jean Jouve et Andrée Charpentier se marient le 13 octobre 1910. Andrée est née en 1884, elle a trois ans de plus que Pierre. C'est « la femme au cœur NOBLE », très amoureuse de Pierre, épouse très dévouée, qui sera une grande militante pacifiste et féministe, en relation avec de grands esprits de son temps (de Stefan Zweig à Pierre Mendes-France, en passant par André Gide). Toute sa vie elle sera une compagnon de route des mouvements politiques progressistes. 

Le deuxième recueil de Jouve, Les Muses romaines et florentines, riche de son séjour en Italie et tout empli de la présence de Marie-Caroline, paraît simultanément. Le recueil est dans l'esprit néo-classique d'Emmanuel Signoret, un poète mort trop précocement, mais qui avait été soutenu par André Gide. La versification est impeccable. 

Andrée Charpentier est l'une des six lauréates de l'agrégation d'histoire (jeunes filles) de 1909. Elle est nommée au lycée de jeunes filles de Poitiers où le couple va s'installer. 


Unanimisme — La Rencontre dans le carrefour

Unanimisme

Les Ordres qui changent

La Rencontre dans le carrefour

Les Aéroplanes

(1911)


Pierre Jean Jouve est à la recherche de "mots pour dire" ce qui l'habite (nous, nous savons qu'il ne les trouvera réellement qu'après 1921 et sa "vita nuova"). En 1910-1911, Jouve croira les trouver dans l'Unanimisme, ce mouvement créé par Jules Romains dès 1905 et illustré par ses poèmes de La Vie unanime en 1908. 

« Jules Romains a eu l’intuition d’un être vaste, élémentaire, dont la rue, les voitures et les passants formaient le corps et dont le rythme emportait ou recouvrait les rythmes des consciences individuelles. (...) Durant cette époque, Jouve s’appuie sur une famille littéraire, le groupe de l’Abbaye. Ses poèmes de 1911 à 1919 expriment sa foi en l’homme, sa haine de la guerre, son goût pour la camaraderie fraternelle. Il est alors proche de Jules Romains, Georges Duhamel, Charles Vildrac, René Arcos. Pris dans le mouvement unanimiste, il cherche à entrer en sympathie avec les sentiments collectifs de la foule. » (Béatrice Bonhomme, Quête)

On en trouve un écho fort dans les poèmes des Ordres qui changent et surtout dans le roman  La Rencontre dans le  carrefour, publiés en juin 1911.  Les poèmes chantent « l'harmonieuse osmose entre la ville et l'individu » (Daniel Leuwers). On retrouve cette thématique dans la fin du roman pour permettre à son héros, Jean Santelier, de retrouver son unité menacée, mais cette thématique n'est pas celle qui retient le lecteur moderne de ce roman renié par Jouve, mais admiré par Paul Eluard.

L'essentiel de La Rencontre dans le carrefour se trouve dans l'insolite histoire d'amour entre le héros et une« belle jeune fille blonde » , Claire Dernault. Jean Santelier ne cesse de s'interroger sur ses sentiments : il désire plus Claire qu'il ne l'aime réellement. Claire est prête à céder, mais Jean ne se résout pas à posséder la jeune fille. Le portrait des crises psychologiques en arrière-plan est puissant : Jean « soignera » sa  crise lors d'un voyage en Italie (souvenir de son voyage avec Marie-Caroline Charpentier), et la soeur de Claire écrira au jeune homme que la jeune fille a sombré dans une dépression. Ce roman, publié un an après le mariage de Jouve et Andrée Charpentier serait, selon ce que dit Jouve en 1954 (En miroir), le récit de sa rencontre avec Lisbé en 1909. 

Le poème contemporain, Les Aéroplanes, décrit dans l'esprit unanimiste les émotions (en partie érotiques) d'une foule. 

Les directions de la littérature moderne

Présence

(1912)

Puis Jouve cherche à se démarquer de l'Unanimisme et il se rapproche du "classicisme moderne" et utopiques des "Abbés" de Créteil , Charles Vildrac, René Arcos, Georges Duhamel, Georges Chennevière. Les Bandeaux d'Or sont repris par l'éditeur Eugène Figuière qui édite les jeunes poètes (dont Jouve). Le 10 juillet 1912, Jouve prononce à Poitiers une conférence sur Les directions de la littérature moderne où il fait surtout l'éloge de Charles Vildrac et de Georges Duhamel. Les poèmes sont dits par Blanche Albane, comédienne chez Jacques Copeau, devenue l'épouse de Duhamel. Jouve publie également le recueil Présence qui marque le passage de l'unanimisme à la recherche des émotions. 

L'Art social et le théâtre

Les deux forces (pièce)

Parler

(1913)

Le Soleil sur la Cueille (1913, pièce inédite)
L'Illuminée (1914, pièce inédite)


A Poitiers, Jouve cherche à avoir une activité professionnelle et il représente les pianos mécaniques Pianola. Il fait la connaissance de Jean-Richard Bloch, professeur à Poitiers, très actif militant pour l'Art Social qui publie la revue L'Effort libre. Jouve, qui fréquente le Vieux-Colombier de Jacques Copeau, écrit trois pièces de théâtres. Deux sont inédites et sont connues à travers les analyse qu'en donne Daniel Leuwers : Le Soleil sur la Cueille.(1913) et L'Illuminée (1914). Jouve montre ses pièces à Copeau qui n'en monte aucune. Seule la pièce Les deux forces est publiée par l'Effort Libre.

Jouve y mèle conflits sociaux et conflits amoureux. Dans ces pièces, l'amour est montré comme une force plus puissante que celle de l'argent. Si Les deux forces contiennent de (faibles) échos unanimistes, les deux pièces inédites sont intimistes, le ton du Soleil sur la Cueille (la rivalité entre un père riche industriel et un fils poète) étant même proche de celui de Tchekhov  (mais La Mouette ne sera créée en France, par Pitoëff, qu'en 1922).

Le recueil Parler se situe dans le même esprit semi-unanimiste que Présence

1914-1918

 La Guerre et le Pacifisme


Vers le pacifisme

Journal des Années de Guerre de Romain Rolland

(1914)

Olivier, le fils d'Andrée et Pierre naît le 13 mars 1914. Accouchement difficile. 

A l'Effort libre, Jouve se sent proche de Charles Vildrac ; il fait la connaissance du peintre Gaston Thiesson.

Jouve lit Whitman (traduit par Léon Bazalgette qui fréquente L'Effort libre), Tolstoï et Romain Rolland, et il passe bientôt du socialisme au pacifisme. Quand la guerre éclate (14 août 1914), il se sépare de Jean-Richard Bloch qui part à la guerre avec enthousiasme. Son prochain guide intellectuel sera Romain Rolland. Jouve est réformé et ne part pas sur le front. A partir d'octobre 1914, il s'engage comme infirmier volontaire à l'hôpital de Poitiers qui accueille des soldats frappés de maladies infectieuses graves. A partir de novembre 1914, Jouve commence à écrire à Romain Rolland qui lui répond. Jouve sera très présent dans le Journal des Années de Guerre de Romain Rolland qui cite la correspondance qu'il entretient. Ainsi, on sait que Jouve décrit les ravages de la fièvre typhoïde dans son hôpital. 


Romain Rolland et le Pacifisme

Jouve et Romain Rolland

Pacifisme


Vous êtes des Hommes
(1915)

Articles en 1915

Les Hommes du jour (1)

A Poitiers Jouve continue à écrire à Romain Rolland. Il soigne les malades infectieux et tombe lui-même malade. Il écrit Vous êtes des Hommes, grande fresque poétique pacifiste, qui est édité par Gallimard (octobre 1915), sans doute grâce à une recommandation de Jacques Copeau. Jouve est atteint d'une sérieuse affection pulmonaire. Il écrit à Romain Rolland qu'il envisage d'aller se soigner en Suisse (ce qu'il avait déjà fait en 1908). 

Fin octobre 1915, Pierre et Andrée arrivent en Suisse, à Montana. Ils logent près du chalet de Gaston Thiesson qui venait aussi de s'installer en Suisse. Le 2 novembre Romain  Rolland vient rendre visite aux Jouve.

« Je [Jouve] le [Romain Rolland] vis pour la première fois en Suisse, pendant l'automne de 1915, dans une petite chambre de Vevey. J'arrivais de France fatigué par la maladie (...) Je suis encore dans cette étroite chambre de pension, où il avait voulu venir me voir ; le bon peintre Thiesson à côté de moi, les miens tout autour. » (Jouve, Romain Rolland vivant)

«Jouve que je ne connaissais pas encore, est d'aspect maladif, maigre, déplumé ; mais il est jeune et vif de façons et de caractère gai au fond, malgré lui. Il m'est sympathique. J'aime son naturel, l'élan de ses sentiments et son humanité. Il respire ici. (...) De tous les écrivains de valeur, il est l'âme restée la plus libre et la plus irréconciliable à la guerre. » (Journal de Guerre de Romain Rolland)

Jouve s'insère dans la communauté des militants pacifistes installés en Suisse et dont Romain Rolland est considéré comme l'âme. Pendant toute la guerre, Jouve va être très actif, à la fois comme écrivain, comme journaliste et comme militant. Jouve et Romain Rolland deviennent réellement amis. Jouve continue à lire Tolstoï. 

« Jouve a des traits de ressemblance morale avec Châteaubriant [le romancier, un ami de jeunesse de Rolland] : mêmes flambées violentes qui s'épuisent par leur excès et que semblent tordre soudain des coups de vent. Très nerveux, hypersensible, irritable, affectueux, débordant... » (Journal de Guerre de Romain Rolland)

« Bons et effectueux amis. Je leur ai une tendre reconnnaissance.  Plaisir que j'ai de causer avec Jouve. Il y a tant de mois que je suis sevré d'entretiens avec un esprit français, intelligent, cultivé et artiste ! Un jeune frère de même race, qui vous comprend à demi-mot. Longues conversations, musique, lecture de Colas Breugnon. » (Journal de Guerre de Romain Rolland)

Comme à Poitiers, Jouve s'engage comme infirmier volontaire à l'hôpital militaire de Montana. Il est très apprécié des soldats malades pour son dévouement. Mais son activité de militant pacifiste est connu et il est interdit de présence à l'hôpital par la hiérarchie militaire.


La Communauté pacifiste de Genève



Rédaction de La Feuille
Rédaction de La Feuille (1918), premier rang, de la gauche vers la droite :
Louis Guillerat, Frans Masereel (illustrateur et éditeur de livres de PJJ), Jean Debrit (directeur de La Feuille où PJJ a écrit), Claude Le Maguet (Jean Salives, grand ami de Jouve, animateur pacifiste très important), Frédéric de Spengler (ami de Zweig, traducteur avec PJJ d'une pièce de Knut Hamsun, Au seuil du royaume).

Source : site www.frans-masereel.de
La Feuille

Source : site Hooded Utilitarian
La Feuille - Illustration de Masereel

Poème contre le grand crime

La communauté pacifiste de Genève

Jouve - Poème contre le grand crime


Poème contre le grand crime

(1916)

Articles en 1916 :

Les Hommes du Jour (1)
Demain (1)
Les Tablettes (1)
Le Carmel (1)
La Revue mensuelle (2)

Romain Rolland - Journal des années de guerre

Le Journal des années de guerre de Romain Rolland (Albin Michel, 1952) contient des témoignages précieux sur la vie de la communauté pacifiste française en Suisse pendant la 1e guerre mondiale, des portraits de Jouve jeune et des lettre échangées en Jouve et Rolland.


En 1916, Jouve publie Poème contre le grand crime qui témoigne de son engagement au sein de la communauté pacifiste qui rassemble des personnes qui joueront des rôles divers dans la vie et l'oeuvre de Jouve. Citons :

Romain Rolland, sur qui Jouve décide d'écrire un livre (il paraîtra en 1920). Jouve écrit régulièrement à Rolland pour l'interroger, et fait des entretiens (en particulier fin 1916-début 1917, à Sierre) en prenant des notes.

■ Jean Salives, dit Claude Le Maguet, grand ami de Jouve. Ce libertaire est le fondateur du journal Les Tablettes où Jouve écrira beaucoup. Ce journal est paru d'octobre 1916 (n° 1) à janvier 1920 (n° 29).

«  Jouve m'écrit de Claude Salives (directeur des Tablettes, où il signe : Le Maguet) :
"J'aime Salives, son humanité cordiale et tendre, et sa force morale d'acier [Jouve décrit ensuite les expériences de Salives, en particulier avec des mineurs de fond]. Son coeur est cent fois plus fort que le mien ....." »
(Romain Rolland, Journal des années de guerre)

Jacques Lenoir, fils d'un pasteur très puritain de Genève, sculpteur et homosexuel, qui deviendra "Jacques de Todi" dans Le Monde désert (1926).

■ Le peintre Edmond Bille (père de la future romancière Corinna S. Bille, dont Jouve préfacera Juliette éternelle en 1971) qui illustrera Poème contre le grand crime. Bille sera mise en scène par Jouve sous le nom de "Siemens", le peintre "dévoreur de femmes", dans Le Monde désert (1927). 

■ Le peintre Gaston Thiesson (†1920) et son épouse, connus à Poitiers, étaient de bons amis du couple Pierre et Andrée. 

Frans Masereel, très grand artiste belge, graveur, peintre, éditeur (et militant d'extrême gauche). Le plus grand artiste "expressioniste francophone" du 20e siècle. Il a travaillé entre la Belgique, la France, la Suisse et l'Allemagne. Ses "récits sans paroles" (et tout en images gravés sur bois) sont célèbres, comme La Ville. Il a travaillé avec Jouve (comme illustrateur et comme éditeur) jusqu'en 1924. 

Stefan Zweig, le grand écrivain pacifiste autrichien, deviendra un ami intime de Jouve. Il jouera un rôle stratégique dans sa Vita Nuova.

Romain Rolland, Journal des Années de guerre, 20 novembre 1917

« Visite presque simultanée de Stefan Zweig et de Mme Cruppi. [...] Quant à Zweig, c'est la première fois qu'il lui est accordé de quitter l'Autriche pour venir à l'étranger. [Nombreuses remarques sur la situation de Zweig en Autriche et ses expériences, sur la difficile situation du pacifisme. sur sa défense des écrits pacifistes de von Unruh]. Zweig assure qu'il n'y a guère que Werfel et lui qui soitent restés absolument indépendants. [Werfel a payé de sa personne en étant physiqument exposé sur le front. Zweig travaille "mécaniquement" comme archiviste de guerre, sans "aucune illusion dans le monde officielle de son pays". Il est venu en Suisse en demeurant "absolument insoupçonné de toute attache".] Il me met en garde (jen'en avais pas besoin) contre presque tous les écrivains allemands qui sont en Suisse. [...] Il ne fait guère d'exception [...] que pour Hermann Hesse, qu'il aime profondément. (Il vient de le rencontrer à Berne, et est en pleine sympathie avec lui, comme avec F. von Unruh). Les blessés et convalescents, comme Latzko, sont hors de question. D'ailleurs, Zweig apprécie modérément son livre Menschen im Krieg, qu'il trouve médiocre de style et visant à l'effet. [Témoignage de Zweig sur les drames vécus par l'Europe central].

Cependant, Zweig garde une certaine fierté de l'esprit de son peuple autrichien, plus humain, plus libéral que celui de l'Allemagne [...]

Parmi les littérateurs allemands, Zweig me parle de Rainer-Maria Rilke, toujours écrasé par la guerre, incapable de se ressaisir, de travailler, de m'écrire une lettre qu'il voudrait m'envoyer depuis six mois (il est à Munich : de Gerhart Hauptmann [...] Zweig le dépeint comme très faible et d'une extrême bonté. De Dehmel, que Zweig aime et défend malgré tout. » (Romain Rolland, Journal des années de guerre, p. 1351-1356)

Charles Baudouin : ce psychologue français (1883-1963), né à Nancy et émigré en Suisse, peut-être comme disciple de Rolland, jouera un grand rôle dans le développement de la psychanlyse en Suisse. Lui-même a été psychanalysé d'abord par un "jungien", puis par un "freudien". Il créera un institut de psychologie toujours actif à Genève. On peut supposer qu'il a joué un certain rôle dans la formation de la seconde épouse de Jouve, la psychanalyste Blanche Reverchon. Pendant la guerre il publie une revue, Le Carmel, où Jouve écrit. 

Henri Guilbeaux, directeur de la revue Demain où Jouve publiera Poème contre le grand crime. C'est peut-être le nom qui revient le plus souvent dans la correspondance de Romain Rolland, car Guilbeaux est surtout un agitateur d'extrême-gauche (il soutient la révolution bolchévique) cherchant à instrumentaliser la communauté pacifiste pour l'amener sur son terrain révolutionnaire. Rolland et Jouve sont souvent en conflit avec lui ; ils sont cependant solidaires quand Guilbeaux est victime des polices suisses ou françaises.

« Guilbeaux publie un nouveau numéro de Demain (N° 14, juin) qui m'irrite, pour plusieurs raisons. Sur sept articles, quatre me sont consacrés, en sorte que la revue a l'air d'être dirigé par moi. Or, Guilbeaux se sert de ce patronage pour lancer les idées les plus opposées aux miennes ; il sait que je ne les approuve pas, et, sans peut-être le calculer, il compte me forcer la main et m'entraîner dans son action. Je suis particulièrement  blessé par le premier article, Paix et révolution, où malgré les observations que Jouve et moi lui avons faites, il livre au public étranger et ennemi certaines révélations humiliantes et dangereuses sur l'état des troupes françaises. Ce révolutionnaire buté (...). Je suis, de plus, choqué par l'âpreté et l'injustice des jugements politiques et littéraires contenus dans la deuxième partie de la revue (...). Je lui écris (une lettre de mise au point, 27 juin). Là-dessus, essai de défense attristée et affectueuse de Guilbeaux, toujours entêté d'ailleurs à ne rien changer de sa façon d'agir et d'écrire.  » (Romain Rolland, Journal des années de guerre)

Marcel Martinet, militant révolutionnaire, prolétarien et pacifiste, correspondant de Romain Rolland et collaborateur de Henri Guilbeaux. 

Jean Debrit, directeur de l'hebdomadaire : La Nation, lance un quotidien de 2 pages : La Feuille, où Jouve écrira également.

■ Les russes exilés en Suisse : Lounatcharsky, Roubakine, Birukoff.

Stefan Zweig : Romain Rolland - Sa vie - Son oeuvre, texte français de O. Richez, La Baconnière, Neuchâtel, s.d., p. 237.

« A Genève, cependant, un petit groupe de jeunes écrivains se forma autour de [Romain Rolland]; ils étaient ses élèves et devinrent ses amis, puisant de la force dans la sienne. Le premier d'entre eux, P. J. Jouve, le poète de ces pathétiques recueils de vers : "Vous êtes des hommes" et "Danse des morts", qu'une bonté ardente poussait à des accès de colère ou à des extases, souffrant de tous ses nerfs à cause de l'injustice du monde (...)  »

[Ensuite, Stefan Zweig présente René Arcos, Charles Baudouin, Frans Masereel, Guilbeaux, Jean Debrit, Claude Le Maguet.]

Entretiens avec Romain Rolland

Revue Les Tablettes : numéro Léon Tolstoy

Salut à la Révolution russe

Danse des morts

Journalisme

(1917)

Articles en 1917 :

Les Tablettes (12)
Le Carmel (1)
Le plus grand monde (2)
Demain (1)
La Feuille, dès le n°1 (31)
L'Aube (4)
La Nation ()
Cahiers idéalistes français
Résurrection


D'octobre 1916 à mars 1917, Jouve est constamment auprès de Romain Rolland  : promenades, parfois les repas, lecture de ses manuscrits récents. Jouve rencontre Romain Rolland pour préparer son futur livre, Romain Rolland vivant. Transcription des entretiens dans des cahiers. 

Le 16 novembre 1916, Romain Rolland reçoit le prix Nobel de littérature au titre de l'année 1915

Jouve participe de façon extrêment active à la revue Les Tablettes de Claude Le Maguet, à la revue Demain de Henri Guilbeaux et au quotidien La Feuille de Debrit dont il devient un journaliste y écrivant des dizaines d'articles. Il fait aussi des "lectures populaires" publiques (sous l'égide des Tablettes) à Genève, les auteurs définissant une configuration : Tolstoy, Gorki, Garchine, Dostoïevsky, Tchekhov, Barbusse, Anatole France, Maupassant, Romain Rolland (Jean-Christophe, Le Temps viendra, une pièce de théâtre, le plus gros succès de lecture), Latzko, Dickens, Whitman.

En avril ou juin 1917, Jouve dirige un numéro spécial des Tablettes (le n° 9) consacré à Tolstoï. Quelques auteurs : Jouve, Rolland, Han Ryner, Charles Baudouin, Birukoff. 

En mai 1917, paraît la plaquette Salut à la révolution russe, par Masereel, Rolland, Martinet, Guilbeaux (l'éditeur, Demain) et Jouve qui a été séduit par les début pacifistes de la révolution russe.

En novembre 1917, Jouve lit Menschen im Krieg de l'écrivain juif autrichien (né en Hongrie) pacifiste Andreas Latzko. Jouve décide d'abandonner le poème pour le récit et commence l'écriture des récits d'Hôtel-Dieu qui se souviennent de son expérience à l'hôpital de Poitiers.

C'est aussi l'époque où Stefan Zweig obtient l'autorisation de venir en >>Suisse (création de sa pièce Jeremias). Il  vient rendre visite aux Pacifistes. Jouve et Zweig deviennent immédiatement amis. Jouve et Zweig vont à Zurich pour voir les pacifistes français, pauvres, isolés et persécutés, puis les "pacifistes allemands", riches car instrumentalisés par leur gouvernement. 


« C’est aussi l’époque où Jouve approfondit sa connaissance des idées libertaires grâce à son ami Jean Salives et avec l’aide des ouvrages de Proudhon, Kropotkine et Bakounine. Toujours dans cette même logique, en novembre 1917, Jouve règle ses comptes avec un certain nombre d’artistes dont l’esthétisme gratuit a, d’après lui, hâté la guerre. Il cite Mallarmé le mage, le satanique Rimbaud, Claudel et quelques autres, auxquels il reviendra dans un tout autre esprit, plus tard. Danse des morts affirme ainsi : "Mon poème n’a pas de patrie. Il hait la guerre. Il souffre pour tous les hommes". » (Béatrice Bonhomme, Quête)


Hôtel-Dieu — Récit d'Hôpital 1915

Hôtel-Dieu — Récit d'Hôpital 1915




Le défaitisme contre l'homme libre

Huit poèmes de la solitude

(1918)


Articles en 1918 :

Les Tablettes (4)
La Feuille (32)
L'Aube (4)
Résurrection (1)
La Forge (1)
Cahiers idéalistes français (1)
La Sentinelle (1)


Nombreux conflits entre les membres de la communauté française, avec le révolutionnaire radical Guilbeaux d'un côté, et le libertaire Le Maguet de l'autre, et Jouve déchiré entre eux. Jouve organise des conférences et des "lectures populaires" à Genève qui touchent un large public. Jouve a du succès auprès des socialistes : La Danse de Mort éditée aux Tablettes est épuisée ; elle est rééditée par Gruber à la coopérative d'Action sociale de La Chaux-de Fonds. Il y fait des conférences.

« En arrivant ici (...), je suis arrivé à connaître le mouvement dit défaitiste.Pour le moment je crois de toutes mes forces à ce mouvement présidé par des types comme R. Rolland, Duhamel, Romains, Jouve, Masereel. » (Lettre d'Albert Béguin, 19 ans, à sa soeur, en 1920. Béguin est né à La Chaux-de Fonds).

Jouve et Frans Masereel éditent Hôtel-Dieu — Récit d'Hôpital 1915 (en juin 1918), les récits où "l'infimier" (c'est-à-dire Jouve) témoigne de la vie et de la mort des malades (et de leurs soignants) qu'il a observés à l'hôpital de Poitiers. Cette "vie des martyrs" témoignent du talent de prosateur de Jouve. Le livre est illustré de bois expressionistes de Frans Masereel.

Jouve témoigne de son soucis pour ses parents qui ont dû fuir en catastrophe les bombardements du Nord de la France. Sa mère a soixante-cinq ans et son père soixante-dix-sept.

Il y a une polémique à propos du concept et du mot "défaitiste" employé par Stefan Zweig qui veut retourner le mot de leurs adversaires. Jouve publie : Le défaitisme contre l'homme libre, où il illustre son pacifisme tolstoïen. Un travail incessant (écriture de dizaines d'articles, tournées de conférences) et un militantisme, où beaucoup d'énergie a été perdue par des polémiques intestines, ont épuisé Jouve qui veut revenir à sa vraie vocation, l'art.

« ... Je suis dans une crise de douleur furieuse, dont, je le crains, j'aurai du mal à sortir ... Je renonce à toute lutte. Je renonce à agir dorénavant contre cette guerre. Je ne veux plus avoir rien de commun avec cette ignominie universelle. Je ne veux plus penser au sujet de cette guerre et devant elle – je veux penser ailleurs, là où il n'y a pas de guerre. Flaubert avait raison. Quand on voit le monde aussi bas qu'il est, il faut bâtir sa foi plus haut. Je commence à comprendre sa foi en l'art – refuge de l'âme contre le néant. J'y suis. Toutes mes forces, je veux qu'elles soient à présent utilisées pour m'empêcher de perdre (ce qui me menace) la source de création. Tout est là. Quant au monde, il faut renoncer à changer une telle ordure...» (octobre 1918, lettre de Jouve citée par Romain Rolland dans son Journal des années de guerre)

Le 11 novermbre 1918, c'est l'armistice. Les militants pacifistes sont sceptiques devant l'évolution des évènements. En décembre Romain Rolland contracte une mauvaise grippe, et Jouve reprend son tablier d'infirmier pour le soigner. Jouve écrit les Huit poèmes de la solitude qu'il édite à Genève (sans doute à compte d'auteur). Il y exprime son désir de se retirer des évènements.

Références sur les milieux pacifistes autour de Romain Rolland

  • Le Journal des années de guerre de Romain Rolland (Albin Michel, 1952)
  • Sur le Site CAIRN, dans Les Cahiers Irice n° 8, 2011/2, Du pacifisme en Allemagne - Du Reich wilehlmien à la fin de la République de Weimar (1890-1933), lire : "Romain Rolland, les relations franco-allemandes et la Suisse (1914-1919)" par Landry Charrier.



1919-1921

Après la Guerre et avant la crise

Pacifisme et mal de vivre

Les éditions du Sablier

Heures Livre de la Nuit

(avec Frans Masereel, 1919)

Articles en 1919 :

Cahiers idéalistes français (1)
La Forge (3)
La Vie ouvrière (3)



Après guerre, Jouve reste proche de Romain Rolland dont il est souvent le collaborateur (et le secrétaire) pour des activités militantes. La Librairie Ollendorf lui commande un livre sur Romain Rolland.

Des amis de Jouve, René Arcos et Frans Masereel, créent à Genève en 1919 les éditions du Sablier qui publient des petits livres de semi luxe : textes écrits par des poètes et écrivains (pacifistes) amis, typographie et mise en page soignée, illustrations par Frans Masereel (bois originaux), tirages limités à quelques centaines d'exemplaires. Citons Liluli de Romain Rolland dont Jouve a été l'éditeur, Le Paquebot Tenacity de Charles Vildrac (pièce très populaire naguère), Lapointe et Ropiteau de Georges Duhamel (autre ami de Jouve), Les poètes contre la guerre qui est un recueil collectif, et Heures Livre de la Nuit de Jouve. 

Jouve est écartelé entre son sentiment pacifiste très fort et son désir d'autonomie personnelle.

Cela apparaît clairement dans le recueil Heure Livre de la nuit où des textes pacifistes encadrent une section "Enfance", qui reste très étonnante aujourd'hui encore par l'âpreté des souvenirs de jeunesse que Jouve rapporte et qui donnent des indications très précises sur son mal de vivre. C'est une des sources les plus intéressantes pour identifier la figure de la Commandante Suzanne H.

Heures Livre de la Grâce
(avec Frans Masereel, 1920)

Les Poètes contre la guerre

Les Poètes contre la Guerre
(éditions du Sablier, collectif, 1920)

Romain Rolland vivant
(Librairie Ollendorf, 1920)

Articles en 1920 :

ça ira (1)
La Vie ouvrière (3)
Clarté (1)

Jouve publie ensuite le recueil Heures Livre de la Grâce, à compte d'auteur, avec Frans Masereel et l'aide de Claude Le Maguet. Jouve y célèbre  son amitié avec Romain Rolland.

Il participe au recueil collectif Les Poètes contre la Guerre, avec René Arcos, Charles Baudouin, Georges Duhamel, Luc Durtain, Marcel Martinet, Maurice Pottecher, Romain Rolland et Frans Masereel. 

En septembre 1920, paraît le grand livre de Jouve sur son ami, Romain Rolland vivant. A cause de son désir de se démarquer de ce maître à penser, son admiration est relativisée par des références à Tolstoï. 

Pendant tout le second semestre 1920, Olivier, le fils de Jouve est gravement malade : interventions chirurgicales, rechutes. Jouve vit cette épreuve dans l'angoisse. Andrée n'a plus de poste de professeure en Suisse. Pour des raisons financières, le couple va s'installer en Italie et vit dans des villas louées dans les environs de Florence.



Jean-Paul Louis-Lambert

Béatrice Bonhomme

Les Biographies de références
de Pierre Jean Jouve

Daniel Leuwers - 1984 - Jouve avant Jouve
Beatrice Bonhomme - Pierre Jean Jouve - Quête interieure
René Micha - 1956 - Jouve (Seghers)
Le livre de Daniel Leuwers, Jouve avant Jouve (Klincksieck, 1984) est irremplaçable pour l'établissement des faits de la première vie de Jouve et de la période de la vita nuova grâce aux archives que l'auteur a pu consulter : celles de Romain Rolland, de Claude Le Maguet, l'ami pacifiste, et de Stefan Zweig. 
La biographie de Béatrice Bonhomme, Pierre Jean Jouve — la Quête intérieure (Aden, 2008) apporte beaucoup d'informations nouvelles sur les interférences entre l'oeuvre et la vie intime de Jouve pendant ses périodes de crises : celle des années 1909-1910, celle des années 1921-1927, et celle du milieu des années trente.
La monographie de René Micha, Pierre Jean Jouve (Seghers 1956) respecte la volonté de Jouve de faire le silence sur sa première vie, mais Jouve a fait à son ami des confidences qu'il est indispensable de connaître.
Ce parcours biographique
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Jouve - Portrait par Serge Popoff
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Dernière mise à jour : 16 avril 2015
Précédentes mises à jour : 8 mai 2014 , 17 mars, 24 octobre et 12 décembre 2012 ; 10 mars 2013
Première édition : 7 mars 2011